
Les armes de poing de l'Union
La guerre de Sécession américaine, qui oppose l'Union aux États confédérés de 1861 à 1865, constitue une période fondamentale dans l'histoire des armes américaines.
Si les fusils Springfield et Enfield restent associés à l'infanterie, le revolver à poudre noire devient l'arme de poing emblématique des officiers, des cavaliers, des artilleurs et de nombreux volontaires. La guerre entraîne une augmentation sans précédent de la demande en armes et transforme profondément l'industrie américaine de l'armement.
Colt, Remington, Starr, Smith & Wesson, Savage, Whitney et de nombreux fabricants plus modestes vont participer, directement ou indirectement, à cet immense effort d'armement.
Pour les collectionneurs d'armes anciennes américaines, cette période présente un intérêt exceptionnel. Les Colt 1851 Navy, Colt 1860 Army, Colt 1861 Navy, Remington Beals, Remington Model 1861, Remington New Model Army, Starr et Smith & Wesson Model No. 2 Army constituent aujourd'hui quelques-unes des pièces les plus emblématiques de la collection consacrée à la guerre de Sécession.

Une petite armée américaine avant la guerre
À la veille de la guerre de Sécession, l'armée régulière des États-Unis est une force étonnamment réduite. Elle compte environ 16 000 hommes, répartis dans les différents forts et territoires de l'Ouest.
Les revolvers ne constituent pas l'arme individuelle de tous les militaires. Ils sont principalement destinés aux officiers, aux unités de cavalerie et à certains artilleurs ou personnels spécialisés.
Cette situation va changer radicalement avec le début du conflit en avril 1861.
Les armées de l'Union et de la Confédération vont rapidement compter des centaines de milliers de soldats. Une grande partie de ces hommes n'appartient pas à l'armée régulière d'avant-guerre : ce sont des volontaires, des miliciens, des conscrits et des membres de régiments constitués par les États.
Cette particularité explique l'extraordinaire diversité des armes rencontrées pendant la guerre.
Contrairement à une armée européenne professionnelle, les régiments américains sont souvent équipés par plusieurs sources : gouvernement fédéral, États, villes, sociétés privées, personnalités, officiers ou soldats eux-mêmes.
Il est donc essentiel, pour comprendre les revolvers de la guerre de Sécession, de distinguer les armes réglementaires, les armes achetées directement par le gouvernement et les armes personnelles achetées par les militaires.
Colt et la naissance de l'industrie moderne de l'armement
À l'aube de la guerre de Sécession, la firme de Samuel Colt est déjà la plus importante manufacture d'armes de poing des États-Unis.
Son usine de Hartford représente alors un modèle industriel particulièrement avancé. Colt utilise des machines-outils modernes, développe la fabrication de pièces interchangeables et organise la production en différentes étapes spécialisées.
Cette organisation permet de produire des armes en quantité considérable tout en maintenant une qualité relativement constante.
La firme Colt joue ainsi un rôle essentiel dans l'armement de l'Union, mais ses revolvers sont également présents dans les mains des soldats confédérés, notamment lorsque ceux-ci utilisent des armes capturées ou des revolvers acquis avant le conflit.

Les premiers revolvers militaires Colt
Le Colt Walker 1847
L'histoire des revolvers militaires américains commence véritablement avec le Colt Walker.
Conçu avec le capitaine Samuel Walker, célèbre officier des Texas Rangers, le Walker est destiné aux troupes montées pendant la guerre américano-mexicaine.
Son calibre .44, son barillet de six coups et son canon de neuf pouces en font une arme extrêmement puissante. Le gouvernement américain commande 1 000 exemplaires en 1847.
Le Walker est cependant très lourd et certaines faiblesses mécaniques conduisent Colt à développer rapidement un modèle amélioré.
Pour les collectionneurs, le Colt Walker reste aujourd'hui l'une des armes de poing américaines les plus prestigieuses du XIXe siècle.
Le Colt Dragoon
En 1848 apparaît le Colt Dragoon, directement dérivé du Walker.
Trois modèles principaux sont fabriqués jusqu'en 1860. Le Dragoon conserve le calibre .44 mais bénéficie d'une construction plus robuste et de nombreuses améliorations.
L'US Army achète environ 8 900 exemplaires, faisant du Dragoon le principal revolver réglementaire de la cavalerie américaine avant la guerre de Sécession.
Lorsque la guerre commence en 1861, plusieurs centaines de ces revolvers sont encore en service.
Certains officiers continuent également à utiliser leur Dragoon personnel, ce qui explique la présence de ces armes dans les collections et les photographies liées à la guerre.

Le Colt 1849 Pocket : une arme civile également présente pendant la guerre
Le Colt 1849 Pocket constitue un cas très intéressant.
Produit à plus de 300 000 exemplaires, il est avant tout destiné au marché civil. Son calibre .31 et son faible encombrement en font une arme personnelle particulièrement populaire.
Le gouvernement américain acquiert également des Colt 1849 en petites quantités, notamment pour l'US Navy et certains besoins particuliers.
Pendant la guerre de Sécession, de nombreux officiers et soldats possèdent un 1849 Pocket acheté à titre personnel.
Il ne s'agit donc pas d'un revolver réglementaire de l'US Army, mais d'une arme personnelle que l'on retrouve dans le contexte militaire du conflit.

Le Colt 1851 Navy : le revolver emblématique des officiers
Introduit en 1850, le Colt Model 1851 Navy devient rapidement l'un des revolvers les plus populaires des États-Unis.
Son calibre .36, son excellente précision et son équilibre remarquable en font une arme appréciée des officiers et des militaires.
Avant même la guerre, l'Ordnance Department commande 16 778 exemplaires. Lorsque le conflit commence, le gouvernement achète également des revolvers supplémentaires auprès du marché civil afin d'équiper rapidement les régiments de volontaires.
Le Colt 1851 Navy se retrouve ainsi dans les deux catégories : arme militaire officiellement achetée par le gouvernement et arme personnelle achetée par les militaires.
Pour le collectionneur, les exemplaires militaires sont particulièrement intéressants lorsqu'ils conservent leurs poinçons d'inspection et leurs marquages de réception.
Le Colt 1860 Army : le grand revolver de la guerre civile
En 1860, Colt présente son nouveau Model 1860 Army.
L'objectif est de créer un revolver de calibre .44 offrant une puissance comparable au Dragoon tout en étant plus léger et plus maniable.
Le résultat est remarquable.
Le Colt 1860 Army, c’est le premier revolver de calibre 44 qui peut se porter dans un holster avec un ceinturon, il devient rapidement le revolver de référence de la cavalerie de l'Union.
Le gouvernement fédéral en commande environ 129 000 exemplaires, ce qui en fait de très loin le revolver militaire Colt le plus largement utilisé pendant la guerre.
Le Colt 1860 Army est aujourd'hui l'une des pièces fondamentales d'une collection consacrée aux armes de la guerre de Sécession.

Le Colt 1861 Navy
Le Colt 1861 Navy apparaît au même moment que le 1860 Army.
Il conserve le calibre .36 du 1851 Navy mais adopte une silhouette plus moderne, avec notamment la carcasse et le profil général inspirés du nouveau 1860 Army.
Le gouvernement américain achète environ 38 000 exemplaires, principalement pour la Marine et certaines unités militaires.
Le 1861 Navy est moins courant aujourd'hui que le célèbre 1851 Navy et constitue donc une pièce particulièrement intéressante pour les collectionneurs spécialisés.

Le Colt 1862 Police
Le Colt 1862 Police appartient à une catégorie différente.
Il s'agit d'un revolver compact de calibre .36, conçu principalement pour le marché civil et la défense personnelle.
Il n'est pas adopté comme revolver réglementaire par l'US Army et ne fait pas l'objet d'un grand contrat militaire comparable au Colt 1860 Army.
Cependant, de nombreux officiers achètent leur propre revolver et le 1862 Police peut ainsi être rencontré dans le contexte de la guerre. Cette distinction est importante pour le collectionneur : une arme peut avoir été réellement utilisée pendant la guerre sans avoir été officiellement adoptée par l'armée.

Remington : le grand concurrent de Colt
Si Colt domine le marché des revolvers militaires, Remington développe parallèlement une famille d'armes qui va devenir son principal concurrent.
Contrairement à une idée souvent répandue, le célèbre Remington New Model Army n'est pas le premier revolver militaire de la firme.
Il est précédé par deux modèles essentiels : le Beals Army et le Model 1861 Old Army.
Le Remington-Beals Army
Le premier revolver militaire Remington moderne est conçu par Fordyce Beals.
Son innovation majeure est sa carcasse fermée, qui relie le canon et la partie arrière de l'arme.
Cette conception procure une grande rigidité et offre un avantage important par rapport aux carcasses ouvertes des Colt.
En 1861, le gouvernement passe une première commande de revolvers Remington. Les difficultés de production font cependant que seuls environ 850 Beals Army de calibre .44 sont finalement livrés, auxquels s'ajoutent environ 7 250 modèles Navy de calibre .36. Ces premiers Remington sont aujourd'hui extrêmement recherchés par les collectionneurs en raison de leur rareté.
Le Remington Model 1861 Old Army
Remington améliore rapidement le Beals et présente le Model 1861, souvent appelé aujourd'hui Old Army.
L'une des principales améliorations concerne l'axe du barillet, qui peut être retiré plus facilement afin de permettre le changement rapide du barillet.
Le gouvernement américain commande environ 20 000 exemplaires de ce modèle Army.
Cette production fait du Model 1861 un véritable revolver militaire de la guerre de Sécession, même si sa carrière sera rapidement éclipsée par l'arrivée du New Model Army. Les exemplaires de transition entre les différents modèles Remington constituent aujourd'hui un domaine particulièrement intéressant pour les collectionneurs spécialisés.
Le Remington New Model Army
À partir de 1863, Remington produit la version définitive de son revolver militaire : le New Model Army.
Sa carcasse fermée, sa robustesse et la facilité de démontage du barillet en font une arme particulièrement appréciée des militaires. Lorsque la demande de revolvers explose, Remington devient un fournisseur majeur de l'Union.
Environ 96 000 New Model Army sont livrés au gouvernement fédéral avant la fin de la guerre. Le New Model Army devient ainsi le grand rival du Colt 1860 Army.
Pour le collectionneur, la présence des poinçons d'inspection et l'homogénéité des numéros de série sont particulièrement importantes.
Starr : l'innovation de la double action
La Starr Arms Company apporte une innovation majeure avec son revolver de 1858.
Le Starr Double Action est l'un des premiers revolvers à double action adopté en quantité par l'armée américaine.
Son mécanisme permet d'armer le chien et de faire tourner le barillet en pressant simplement la détente.
Cette solution offre une grande rapidité de tir, mais son mécanisme complexe est plus difficile à fabriquer et à entretenir.
En 1863, Starr développe donc une version Single Action, plus simple et moins coûteuse.
Au total, près de 48 000 revolvers Starr sont achetés par le gouvernement fédéral.

Rogers & Spencer Army
Un revolver militaire exceptionnel… arrivé trop tard
Le Rogers & Spencer Army est l'un des revolvers les plus intéressants de la fin de la guerre de Sécession.
Il est fabriqué par la société Rogers & Spencer, installée dans l'État de New York.
Chambré en .44, il adopte une carcasse fermée et une conception particulièrement robuste. Son mécanisme est à simple action.
Le gouvernement fédéral passe en novembre 1864 un contrat portant sur 5 000 revolvers Rogers & Spencer. Les livraisons commencent en janvier 1865 et se poursuivent pendant les derniers mois de la guerre.
Mais le calendrier joue contre le fabricant.
Bien que ces revolvers soient officiellement acquis pour l'armée de l'Union, les livraisons interviennent trop tard pour que le Rogers & Spencer puisse connaître une véritable utilisation au combat pendant la guerre.
Les armes sont finalement stockées dans les arsenaux.
Le cas du Rogers & Spencer est donc particulièrement intéressant pour le collectionneur : il s'agit bien d'un revolver militaire acheté par le gouvernement fédéral pendant la guerre de Sécession, mais il ne faut pas le présenter comme un revolver ayant largement combattu sur les champs de bataille de 1861-1865.
Après plusieurs décennies de stockage, les revolvers sont finalement vendus comme surplus au début du XXe siècle.
Aujourd'hui, le Rogers & Spencer est particulièrement recherché pour sa qualité de fabrication, sa rareté relative et son statut de dernier grand revolver réglementaire à percussion adopté par l'Union pendant la guerre.
Smith & Wesson : les revolvers personnels des soldats
L'histoire de Smith & Wesson pendant la guerre de Sécession est particulièrement intéressante car elle illustre parfaitement la différence entre une arme réglementaire et une arme personnelle.
Alors que Colt et Remington produisent principalement des revolvers à percussion, Smith & Wesson bénéficie du brevet de Rollin White, qui permet d'utiliser un barillet percé de part en part avec des cartouches métalliques.
Le petit Smith & Wesson Model No. 1, en calibre .22 Rimfire, connaît déjà un grand succès avant le début du conflit.
Smith & Wesson Model No. 2 Army
Introduit en 1861, le Model No. 2 Army est chambré en .32 Rimfire et possède un barillet de six coups. Son système à brisure permet un rechargement beaucoup plus rapide que celui des revolvers à percussion.
Le gouvernement fédéral ne l'adopte cependant pas comme arme réglementaire générale. Le Model No. 2 Army est essentiellement acheté à titre privé par des officiers et des soldats.
Plusieurs unités en utilisent néanmoins un nombre important. Le cas du 7th Kentucky Volunteer Cavalry est particulièrement intéressant, l'État du Kentucky ayant acquis des Smith & Wesson pour équiper ses volontaires. La production totale du Model No. 2 Army atteint environ 77 000 exemplaires. Pour le collectionneur, cette arme est donc un témoignage particulièrement intéressant de l'armement personnel des soldats de l'Union. Le célèbre général George Armstrong Custer possédait lui-même des Smith & Wesson Model No. 2 Army, ce qui illustre la popularité de cette arme auprès de certains officiers.
Les autres revolvers de l'Union
Colt, Remington, Starr et Smith & Wesson ne sont pas les seuls fabricants présents durant le conflit.
Plusieurs autres entreprises participent à l'effort de guerre.
Le Savage Navy Model 1861, reconnaissable à son système de double détente, est acheté par le gouvernement et constitue aujourd'hui une arme de collection particulièrement recherchée.
Les revolvers Whitney Navy, inspirés en partie du Colt 1851, sont également produits en quantité et certains sont acquis par les forces de l'Union.
Cette diversité est une caractéristique fondamentale de la guerre de Sécession : contrairement à une armée moderne équipée d'un nombre limité de modèles standardisés, les forces américaines utilisent simultanément de nombreux types de revolvers.
Les principaux revolvers de la guerre de Sécession
| Modèle | Situation pendant la guerre |
| Colt Walker 1847 | Revolver militaire, 1 000 exemplaires commandés |
| Colt Dragoon | Revolver réglementaire avant 1861, ≈ 8 900 commandés |
| Colt 1849 Pocket | Principalement civil, également utilisé comme arme personnelle |
| Colt 1851 Navy | Arme militaire et arme personnelle, ≈ 24 895 achats gouvernementaux |
| Colt 1860 Army | Principal revolver militaire de l'Union, ≈ 129 000 |
| Colt 1861 Navy | Revolver militaire, ≈ 38 000 |
| Colt 1862 Police | Principalement arme personnelle |
| Remington-Beals Army | Premier revolver militaire Remington, ≈ 850 |
| Remington Model 1861 Old Army | Revolver militaire, ≈ 20 000 |
| Remington New Model Army | Principal rival du Colt 1860, ≈ 96 000 |
| Starr Double/Single Action | Revolver militaire, ≈ 48 000 |
| Savage Navy | Revolver militaire de l'Union |
| Whitney Navy | Revolver militaire et commercial |
| Smith & Wesson No. 2 Army | Principalement achats privés par les militaires |
| Griswold & Gunnison | Revolver confédéré |
| Leech & Rigdon | Revolver confédéré |
| Spiller & Burr | Revolver confédéré |
| Dance Brothers | Revolver confédéré texan |
Conclusion
La guerre de Sécession constitue l'un des moments les plus importants de l'histoire du revolver américain.
Le conflit voit s'affronter deux systèmes industriels radicalement différents. Au Nord, les grandes manufactures de Colt, Remington, Starr et d'autres fabricants sont capables de produire des centaines de milliers d'armes. Au Sud, une industrie beaucoup plus limitée tente de répondre aux besoins militaires en développant des copies et des productions originales.
Les Colt 1851 Navy, Colt 1860 Army, Colt 1861 Navy, Remington Beals, Remington Old Army, Remington New Model Army et Starr représentent les principales armes militaires de l'époque. À leurs côtés, les Smith & Wesson Model No. 1 et No. 2 Army témoignent de l'importance des armes personnelles achetées directement par les soldats.
Pour le collectionneur, chacune de ces armes raconte une histoire différente. Un poinçon d'inspecteur, un numéro de série, une cartouche de réception ou une provenance militaire peuvent transformer un simple revolver ancien en véritable témoin de la guerre civile américaine.
Plus de 160 ans après la fin du conflit, ces armes demeurent ainsi parmi les plus recherchées des collections d'armes américaines anciennes, à la fois pour leur importance historique, leur qualité de fabrication et le lien direct qu'elles entretiennent avec l'histoire de la conquête de l'Ouest.
